Un photographe attire notre attention : il est aveugle. Il s’agit d’Evgen Bavcar dont le discours et l’œuvre nous laissent subjugués, pantois, interloqués : « L’objet a [le regard en l’occurrence] est quelque chose dont le sujet, pour se constituer, s’est séparé comme organe », dit Lacan dans Le Séminaire XI. Ayant subi une cécité progressive à l’âge de douze ans, Evgen Bavcar nous enseigne sur la schize œil/regard. On le devine dans son dire : il évoque l’image intérieure, alors que le monde est omnivoyeur. Evgen Bavcar parle de l’état zéro de son art/être, du noir ; nous pensons à l’outrenoir de Soulages et au punctum de Barthes (1). Voir et regarder sont là mis en tension. L’objet regard est éludé, dit Lacan, et à la fois invisible, faisant trou dans l’agencement de la représentation (2). Se pose la question de l’image, de la représentation et de la castration. Ici, le non-voyant vivifiant (Bavcar) se confronte au vu mortifiant (Barthes) (3) ; et pourtant les deux se répondent. Alors se pose la différence entre le tableau « piège à regard//trompe l’œil » (Lacan), et ce qu’Evgen Bavcar propose – sans voir – à notre regard : la puissance de l’œuvre du non-voyant touche ici au réel indicible. Y a-t-il inversion entre le tableau et la photo concernant l’œil et le regard, la vie et la mort, l’aveugle et le voyant, le réel et le semblant, la varité et le mensonge vrai, etc. ? Que de pistes…

1. Roland Barthes, La chambre claire, Gallimard, Cahiers du cinéma, 1980, p. 49.
2. Cf. Hervé Castanet, La Perversion, Anthropos : diff. Economica, 1999, p. 98 & sq.
3. « En me donnant le passé absolu de la pose (aoriste), la photographie me dit la mort au futur. » R. Barthes, op. cit., p. 150.