À pleins regards, la créature
voit dans l’Ouvert. Nos yeux à nous sont seuls
comme inversés, posés ainsi que pièges
autour d’elle, cernant son libre élan.

Rainer-Maria Rilke (Huitième Élégie de Duino, traduite par Armel Guerne).
Appelé à se substituer à des « parents » animaux défaillants, le « soigneur » fait cage
commune avec les jeunes orangs outans recueillis par la ménagerie du Jardin des Plantes à
Paris. Il se prépare déjà, nous dit-il, à « la coupure » qu’il lui faudra bientôt faire, car sa
mission est d’éduquer les jeunes à retourner un jour dans leur milieu naturel. Pour l’heure, il
les nourrit, les appelle par leur nom, accompagnant ses moindres gestes d’un flot continu de
paroles.
La cinéaste filme les mouvements par lesquels, « sans toutefois venir à nous, l’animal
se tourne parfois vers nous », comme l’écrit Jean-Christophe Bailly (Le Versant animal, p.
31).
Les paroles qui traversent le jeune homme, après qu’elles ont croisé les regards de ses
protégés lui reviennent en force. Paradoxales, contradictoires, trouées par des lapsus qui
plongent dans les abîmes des mythes originels, elles tissent son quotidien. La cinéaste en
capte l’intensité, nous invitant à élever la rencontre impossible avec l’animal à la dignité
d’une expérience intime et fondamentale, « l’expérience d’un seuil » (Ibid.).