L’explosion d’inscriptions sur le corps depuis les années quatre-vingt-dix interpelle sociologues et anthropologues. Cette technique longtemps réservée aux marins, aux prisonniers et aux Yakuza japonais, s’est répandue jusqu’à devenir fashion depuis quelques années. Art underground des années quatre-vingt, associé aux milieux musicaux, punk, rock ou rap, il s’est popularisé avec la spectacularisation de la société et l’exhibition par des stars, de marques sur leurs corps.

On se fait encore tatouer des images ou le nom de la personne aimée, mais aussi des extraits de textes, de la Bible ou des vers de poètes. Pour les anthropologues, il s’agit d’une mutation qui suit l’individualisme de nos sociétés : les tatouages peuvent avoir une fonction identitaire, une fonction de signifiant maître, comme c’était le cas pour les membres de la mafia japonaise et, aujourd’hui, pour les maras du Salvador ou d’autres gangs urbains. Les tatouages peuvent aussi avoir une fonction de séparation, de construction du corps propre et, pour certains sujets, il s’agit d’inscrire à même la peau les faits les plus marquants de leur vie, reproductions en haute définition permises par la technologie actuelle. Ainsi, des tatoueurs de Los Angeles parvenaient à réaliser, d’après photos, un véritable album à même la peau. Est-ce à défaut de pouvoir hystoriser ces événements par la parole ? L’engouement pour le tatouage, ce retour au réel de l’inscription sur le corps, est-il corrélée à ce qui ne parvient plus à se dire, à être symbolisé ?

Du primitif au moderne, de l’hyperréalisme au figuratif, du portrait à l’abstrait, l’exposition très riche au Musée du Quai de Branly Tatoueurs-tatoués n’a pas hésité à aborder aussi les heures sombres du tatouage. Celles du Goulag où des codes inscrivaient à même la peau la nature du crime commis, la durée de l’incarcération et le rang du prisonnier, et plus tard, celles des numéros de déportation au Lager. Des décennies avant le Goulag, dans La Colonie pénitentiaire, Kafka avait déjà imaginé une machine infernale, inscrivant sur le corps du prisonnier la peine à laquelle il était condamné.