Des regards soutenus de visages de femmes qui vous prennent dans un nouage de fixité et de mouvement. Le paradoxe de la vie, offrant sa seule issue valable pour tous, la mort, est ici présentée par des regards épars posés de-ci de-là comme un pur cri sans Autre. Ce cri silencieux de femmes lucides, qui savent ce qu’elles ont à faire, est soutenu par des pas en pointillés, venus offrir un sentier de regards nous guidant dans ce bricolage de la vie en ce lieu du pire que peut-être une favela.

Ce ne sont pourtant pas des pas perdus, mais plutôt des pas de vie là où justement la vie peut très vite passer à trépas. Si elles disent que leurs racines sont bien là, elles soulignent surtout aimer cette place. Au-moins Une, de façon forte, dit même aimer tout ici, surtout la passion qui se vit en ce lieu dans l’instant présent. Et c’est bien cet instant-là de la saisie du regard qui nous fixe comme spectateurs dans ce moment.

Alors ce sont ces regards et visages féminins qui nous présentent cette favela. Le mouvement du film est rythmé lui aussi par la joie de vivre que l’on sent dans ces corps d’enfants et tout autant par le souffle vivant de ces nuages qui, eux aussi, malgré la présence du Corcovado, sont là pour nous dire que si le ciel se voile c’est bien pour nous indiquer qu’il est vide. Soudain à l’aube du jour, mais aussi de la vie de la favela, une femme s’écrie : les yeux de la colline sont ouverts. Ainsi de façon accueillante s’ouvrent les portes fermées des maisons nous donnant à voir que la vie quotidienne aussi se rythme comme ailleurs par la satisfaction des circuits pulsionnels autour des objets qui soutiennent nos corps vivant sans oublier la nécessaire télévision mais aussi la cage à oiseaux.

Ce petit d’homme tétant le sein de sa mère, assise en compagnie d’autres femmes d’âges différents, juste en haut de la favela, nous offre le tableau qui enserre l’objet regard. C’est là que se noue le premier échange de regard entre l’enfant et la femme qui lui a donné la vie, et souvent d’ailleurs celle-ci cherche dans le regard de son enfant l’assurance bien au-delà d’un réel indicible, que c’est bien lui l’enfant qui la fait mère.

Ces regards d’enfant qui courent ou jouent, voire nous sourient ne sont pas les regards vides posés sur les escaliers ou les murs, ce sont des regards contenant en-corps la dimension de l’Appel à l’Autre. Reste à savoir quel Autre sera à la hauteur de leurs appels, là où trop souvent les adultes se sont absentés, occupés à tenter de survivre.

Pour beaucoup de ces enfants, la dette symbolique où ils auraient dû avoir leur place leur ayant été ravie, ils ne savent plus trouver le point d’appui, le point d’où être regardé par un autre qui leur adresse en retour l’image d’un enfant aimable voire digne d’être aimé. Alors  ils courent, se mettent en mouvement, en Action Favela, pour trouver le lieu où se sentir respectés, trop souvent chargés du malheur de ce que leur destin ne soit plus rien.

Remercions ici la délicatesse et le tact de JR de nous avoir permis de ne pas être les voyeurs de ces lieux du pire, où l’absence de destin peut conduire le rien à se transformer en objet déchet, mais au contraire d’avoir élevé ce lieu, grâce à ses regards et visages féminins, à la dignité du témoignage puissant d’un réel indicible que seul peut-être un regard lucide peut border, comme ce souffle d’un nuage de vie en mouvement qui perfore l’écran.